« Les Salauds » de Claire Denis

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Pour échapper au carcan familial, Marco –Vincent Lindon, parfait, la peau tannée, le visage buriné- est devenu capitaine de supertanker. Il fallait un argument de taille pour le faire revenir. Le voilà : un beau-frère suicidé et une nièce retrouvée dans les rues de Paris, nue, l’air hagard et l’entrejambe ensanglanté. Pour les venger, il devient le voisin d’Edouard Laporte, riche homme d’affaires joué par Michel Subor, qu’on lui a désigné comme coupable idéal.

Pas si simple. A vouloir s’en prendre à l’épouse de Laporte (Chiara Mastroianni au sommet de sa féminité), Marco vit avec elle une passion dans laquelle il serait prêt à laisser sa peau. A trop croire les siens (sa sœur, en particulier), il met du temps à découvrir le (tré)fond de l’histoire : les parties fines, le mensonge et l’argent. Bref, toutes ces zones crasses qu’on lui a volontairement présentées comme blanches. Combien de temps ? On ne saurait dire. Nuit et jour se succèdent, ponctués de retours en arrière, sans vraiment éclairer notre rapport au temps.

Ce que l’on sait en revanche c’est que si Claire Denis a vite écrit et tourné Les Salauds, à n’en pas douter, certaines scènes étaient là depuis longtemps déjà. On pense à celle du tabac –tellement pensée qu’il n’en existe pas à cet endroit de Paris- où elle filme de loin Chiara Mastroianni en panne de cigarettes la nuit avec une certaine magie. Ou encore, plus tard, celle d’un accident de voiture tragique que l’on se surprend à trouver sublime.

Biensûr il y a le reste. Le maïs qui, comme chez Faulkner, cristallise le glauque de l’affaire, et le personnage de la sœur, faiblard et faussement naïf. Mais, la réalisatrice de Beau Travail et White Material filme avec une immense justesse l’impuissance qui se teinte de colère à mesure qu’elle grandit. Oui, Marco est rentré mais il n’a rien pu faire. N’est pas salaud qui veut.

En salles le 7 août.

*Article paru dans Marianne du 3 août 2013.

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« L’inconnu du lac » d’Alain Guiraudie

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« L’inconnu du lac » a choqué dit-on, au point que l’on en retire les affiches. A Versailles, on ignorerait donc tout de 2013 : des hommes qui s’embrassent, à l’heure du mariage pour tous et d’applications qui, tous les jours, permettent une rencontre rapide, efficace, à côté de chez soi.

C’est pourtant ça que montre le film d’Alain Guiraudie : un Grindr à ciel ouvert. Dans ce lieu de drague homosexuel situé sur les bords d’un lac, les hommes  viennent dénudés, bronzer, nager, draguer. Mais surtout s’étreindre, dans la forêt juste derrière. Avec ou sans fougue/capote/lendemain (barrez les mentions inutiles).

C’est sur ce morceau de plage que Franck-interprété par Pierre Deladonchamps- croise Henri, bûcheron bedonnant dans toute sa splendeur, largué par sa femme, qui vient ici « pour être tranquille ». Un peu à l’écart, le seul hétéro du coin observe tout du ballet qui se déroule à quelques jets de galets de lui. Ici, on déroule sa serviette, on se mate puis on va dans les fourrés. Parfois on revient ensemble, parfois pas. Lui a donc bien vu que son nouveau camarade n’avait d’yeux que pour Michel (Christophe Paou), grand brun aux faux airs de surfeur moustachu de Venice Beach, qui a pour défaut d’être encombré d’un amant possessif.

Du moins jusqu’à ce soir où Franck décide de rester tard au lac. Entre chien et loup, il les regarde nager tous les deux. Caché par les feuillages, il voit alors Michel noyer son amant là, sous ses yeux. Le lendemain,  il reviendra  seul, sans l’inconnu. Dangereux certes, mais plus disponible. Franck et Michel iront donc ensemble (enfin!) dans la forêt.

Dans ce flirt avec le danger, Alain Guiraudie montre ce que le désir peut faire naître sous la peau. Cette forme d’inconscience pour quelques (bons) coups. Car si Franck ne l’a pas compris, c’est bien de cela qu’il s’agit et son nouvel amant se charge de lui rappeler, le soir venu, d’un placide « ce n’est pas parce qu’on baise bien qu’on doit forcément dîner ensemble. »

Nous non plus d’ailleurs, jamais le réalisateur ne nous emmène hors de cette zone dont on ne dépassera pas le parking. Mais dans l’intimité, Guiraudie nous conduit déjà assez loin. Ou plutot tout près dans sa façon de nous montrer ces scènes d’ébats amoureux crues, sans filtre.

Et ce qui fait la force de ce film c’est sa façon d’y apporter autre chose. Qu’il s’agisse d’humour notamment à travers le personnage d’Eric-interprété par le très juste Mathieu Vervisch-  toujours prêt à »juste regarder » et se masturber à côté des autres. Ou encore, d’une réflexion sur cette grande liberté sexuelle qui a lieu sous nos yeux et passe par la réflexion de l’inspecteur, circonspect, qui interroge Franck, infoutu de livrer un alibi valable: « Vous voulez dire que vous passez tout un après-midi avec un homme qui vous fait oublier le temps et vous ne connaissez pas son prénom? »

Oui, c’est un peu ça. A la fin, on ne connaîtra pas vraiment le nom de l’inconnu du lac mais il nous restera beaucoup de choses du film.

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« Au bout du conte » d’Agnès Jaoui

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Elle réalise, et à l’écran aussi c’est elle, le pilier du film. Agnès Jaoui jouant Marianne, une comédienne qui patine et met en scène -entre deux « voix » pour une pub de shampooing bio- des pièces de théâtre pour enfants. Une bonne fée avec une baguette magique qui ne marche pas à tous les coups. Eh oui, parfois, le prince charmant ne veut pas embrasser la princesse, une autre fois c’est elle qui se détourne de l’amoureux, au point qu’il finit par se barrer avec la fleur plutôt qu’avec la princesse. La vie des grands enfants, aussi.

Hors de la scène, Marianne est la mère d’une petite fille en pleine crise de foi et la tante de Laura (Agathe Bonitzer) jeune fille de bonne famille élevée par un père (Didier Sandre sur grand écran cette fois) qui fait peu de chose pour la sortir de ce qu’on soupçonne être un complexe d’Electre et une mère tirée à quatre épingles et autant de chirurgiens esthétiques (Béatrice Rosen). Et puis un jour, Laura va rencontrer son « prince charmant » en la personne de Sandro (Arthur Dupont). Du moins jusqu’à ce qu’elle croise- le « grand méchant loup », au détour d’une scène géniale où elle va lui demander son chemin. Erreur, Max -très justement interprété par Benjamin Biolay- est un Narcisse cynique et manipulateur comme les aimantent les jeunes filles de son genre. D’ailleurs, il connaît la recette pour les princesses endormies : une bonne gifle.

Mais elle ne le découvrira que trop tard, après avoir fait souffrir son ex-grand amour qui lui, se bat pour exister entre une mère incapable de rentrer seule chez elle (l’excellente Dominique Valadié) et un père qui préfère repousser les autres afin d’éviter qu’ils l’étouffent de leur amour. Pierre est prof d’auto-école bougon, solitaire et égoïste. Dans ce rôle-là, Bacri joue du Bacri mais nous surprend, notamment dans cette scène touchante où il prend son fils dans les bras en pensant que ce sera sans doute la dernière fois. C’est sûrement la première en tous cas.

Voilà-et c’est peut-être ce qui fait qu’Au bout du conte est un film qui conduit à s’identifier à une multitude de personnages quel que soit leur âge, leur sexe et leur milieu- la règle en amour, en famille, en amitié est immuable : chacun fait comme il peut.

Oui, Agnès Jaoui a lu « la femme seule et le prince charmant » de Jean-Claude Kaufmann et en renvoyant à la figure de toutes celles-là les pièges que la recherche du prince charmant leur réserve, elle tâche de leur dire que « le bon » ne remplira certainement pas les critères de ce mythe que l’on répète trop tôt et trop souvent aux petites filles. Surtout, qu’elles essaient d’exister par elles-mêmes, avant. Elle en sait quelque chose, l’idée d’écrire ce film, comme les précédents, sans Jean-Pierre Bacri est, si l’on en croit la masse d’entretiens récents, simplement inenvisageable.

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« Alceste à bicyclette » de Philippe Le Guay

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N’emmenez pas un Américain voir « Alceste à bicyclette », il n’y comprendrait (fichtre) rien ! Et c’est (aussi) pour des films comme ça, qu’on aime le cinéma français. Gauthier Valence  (Lambert Wilson) et Serge Tanneur (Fabrice Luchini) se retrouvent après plusieurs années pour répéter « le Misanthrope » de Molière, qu’ils interprèteraient ensemble, sur les planches à Paris. Sauf que ces deux-là, depuis qu’ils se sont croisés sur un tournage, n’ont pas choisi  les mêmes trajectoires. Dépressif, Tanneur s’est retiré sur l’île de Ré dans une maison léguée par un oncle sans descendants. Valence a choisi  lui, de passer « de l’autre côté » en interprétant le rôle d’un chirurgien dans une série à succès diffusée sur TF1. Leur seul point commun? Aucun des deux n’est prêt à lâcher, comme ça, le rôle principal d’Alceste pour celui de Philinte. Ils alterneront. Une première ! Qui satisfera le besoin d’être à nouveau désiré de l’un, la quête de reconnaissance du métier de l’autre. Alors, tout ira bien, croient-ils.

Et c’est ce qui fait la force du film de Philippe le Guay, car bien plus qu’Alceste et Philinte, les deux comédiens sont avant tout, et chacun dans leur genre, des Narcisse qui iront  jusqu’à se livrer un combat sur le terrain  sentimental. Inutile de préciser que c’est dans les bras du plus prêt-à-tout que tombera la seule belle italienne de l’île, interprétée par Maya Sansa.

Le Misanthrope ne se jouera peut-être pas, mais Alceste à bicyclette tient sur la présence de deux acteurs, parfaits dans l’interprétation. Fabrice Luchini y joue … Fabrice Luchini, râleur comme il aime se montrer, exalté comme il adore se mettre en scène à la radio, la télé, sur scène, partout. Et Lambert Wilson qui, à première vue peut mettre mal à l’aise le spectateur naïf, joue si bien le mauvais comédien qu’il en ressort excellent.

Reste enfin, de cette comédie cynique, le souvenir d’une scène où Luchini, habillé en Alceste, nous livre un moment, plus proche de la fable satirique que du cinéma, d’une force incroyable.

Film 1h44, en salles depuis le 16 janvier.

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« Au galop » de Louis-Do de Lencquesaing

« On se connaît déjà depuis longtemps. Dès que je t’ai vue, je t’ai reconnue. » C’est ce que dit Paul à Ada quand ils se découvrent et c’est en résumé ce qu’on ressent quand on voit « Au galop », pourtant le premier film de Louis-Do de Lencquesaing. Ce cinéma-là nous est familier. Et pour cause, Lencquesaing l’a réalisé comme il joue. Dans le très joli film de Mia Hansen-Love « le père de mes enfants », ceux d’Assayas ou Desplechin .

En passant derrière la caméra, le comédien a pris le meilleur de ces maîtres-là (en plus de Truffaut), mais il a surtout eu l’intelligence de se donner le premier rôle. Qui de mieux que lui, en effet, pour interpréter Paul, intello des bobo quartiers, quadra divorcé, écrivain aussi léger que mélancolique? Il faut dire-pour l’ascenseur émotionnel- qu’il a de quoi : au moment où il rencontre Ada, son père meurt. La mort ne se pointe jamais au bon moment. L’amour non plus d’ailleurs. Ada doit bientôt se marier avec le père de sa fille, Paul la rassure : « C’est pas grave tu n’auras qu’à m’inviter ». Elle, se verrait plutôt -sans rire- quitter son confort, quoique pas désagréable, pour cette passion naissante. On est pas raisonnables quand on est amoureux. On se met même à adorer une ville de salon du livre. Brive n’est pas en Italie, c’est bien connu.

A côté de ce duo délicatement élégant (Valentina Cervi est à tomber de beauté) il y a les autres : la fille de Paul (Alice de Lencquesaing) ado avec qui il vit et qui découvre l’amour au moment où sa grand-mère Mina (Marthe Keller) perd celui de sa vie. C’est là que débarque Ada, chez l’homme de toutes ses femmes, qui se retrouvent, au détour d’une scène, réunies un soir sur le parvis d’un hôpital, par hasard. Une des maladresses d' »Au Galop » peut-être, nous faire croire que le hasard fait si bien les choses, que les vies sont si facilement malléables et que les appartements parisiens sont tous sublimement bourgeois. D’un autre côté, le film est traversé par un souffle plus vrai que nature (un effet de l’autobiographie, Louis-Do?), alors on se dit que c’est possible et qu’il faut en tout cas essayer d’y croire. Excepté pour les appartements bourgeois.

 

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« Diana Vreeland : the eye has to travel » de Lisa Immordino Vreeland

Anna Wintour, c’est de la gnognotte. Promis, juré, la main sur le Vogue américain. Il faut avoir connu Diana Vreeland pour le savoir. Jusqu’ici  pourtant, on ignorait tout d’elle. Erreur à moitié rectifiée en voyant le documentaire de Lisa Immordino Vreeland. Oui, Vreeland comme elle. La réalisatrice n’est autre que la petite-fille par alliance de cette icône des années 60, prêtresse de la mode et tour à tour chef du Harper’s Bazar et de Vogue. On l’imagine alors fouiller la mémoire de la grand-mère de son mari, morte en 1983 et découvrir cette originale prête à tout imaginer pour mettre en valeur la haute couture : trouver un sumo  de deux mètres mais mince (!) pour un shooting en Alaska, y expédier 500 orchidées, mobiliser, pendant trois semaines, une équipe en Egypte pour dix photos sur papier glacé.

DV (c’est le titre d’une biographie qui lui est consacrée), un oeil capable de dénicher la beauté là où personne ne l’avait vue. Dans un cou trop long, un nez trop grand, une bouche peu attrayante. Une provocatrice qui osait, dans une rubrique génialement imaginée par elle, pour elle – intitulée « Why don’t you? » (Pourquoi ne pas?)- poser des questions politiquement incorrectes. Pourquoi ne pas laver les cheveux de vos chères têtes blondes avec du champagne pour que la couleur reste? Pourquoi ne pas porter des mitaines violettes avec tout ? Pourquoi ne pas vivre  tous les jours comme une geisha? Pourquoi? Pourquoi?

Rien d’impossible en tout cas, pour cette habituée de la Factory qui a imaginé la tenue de Jackie Kennedy le jour de l’investiture de son mari. Seule sa folie des grandeurs -même en cette époque faste- qui la mettra hors circuit, renvoyée du Vogue après l’apogée. Inutile de préciser qu’elle saura se retourner imaginant des expositions spectaculaires au MET de New York avant de finir sa vie, conversant avec ses visiteurs du soir dans son appartement de Park avenue devenu le boudoir le plus chic de New York. Et Aveugle d’avoir trop trop vu, sans doute.

Sortie le mercredi 3 octobre, durée 1h25.

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« David et Madame Hansen » d’Alexandre Astier

Alexandre Astier est un challenger. Ce premier film, il l’a écrit, réalisé et en a produit la musique. Et, au cas où cela ne suffirait pas, choisi d’y diriger Alain Delon. Avant de se tourner, pour le remplacer, vers Isabelle Adjani. C’était visionnaire : dans « David et Madame Hansen », ce qu’il parvient à faire faire à la comédienne-diva est une prouesse en soi.

Internée dans une clinique chère et suisse-c’est un pléonasme-elle joue Madame Hansen-Bergman, riche patiente devenue amnésique suite à un accident. Astier y interprète David, l’ergothérapeute qui se voit confier pour une journée la démente bourgeoise. Une simple sortie, croit-il. Jusqu’à ce qu’elle l’entraine dans les montagnes russes de son état mental, passant en un éclair d’un caprice enfantin à une analyse aussi pointue que cynique. Comme un savant mélange de ce qu’elle était sans doute. Dans ce tandem improvisé, lui la met au pied au du mur, celui érigé entre elle et ce passé dont elle ne peut (veut ?) pas se souvenir.

On disait Astier passionné de musique, c’était ignorer son rapport à l’image. Outre cette tension qui ne nous quitte pas, il nous livre des flash-back léchés et un univers poétique avec en guise d’apothéose, Adjani au fond d’une piscine vide. Elle n’y porte pas de petit pull marine mais un grand pyjama et n’hésite pas à s’affubler d’une panoplie ridicule. Aussi rafraichissant que la toute dernière scène du film où son chef de service-interprété par l’excellent Jean-Charles Simon-explique le plus sérieusement du monde à David ce qu’un parfum de glace dit sur la personnalité de celui qui le choisit : du chocolat pour les gens « tristes », de la vanille pour ceux qui voudraient que rien ne change et des fruits pour ceux qui ont besoin de s’amuser. A ce jeu-là, Astier et Adjani partageraient sans doute trois boules framboise.

Durée 1 h29, en salles le 29 août.

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