« De rouille et d’os » de Jacques Audiard

C’était il y a des mois. Des siècles. Avant la raclée cannoise. On découvrait le « pitch » du dernier film d’Audiard : la rencontre mélo entre Stéphanie, une dresseuse d’orques jouée par Marion Cotillard et Ali, un mec du Nord à l’allure nerveuse incarné par le plus qu’athlétique Matthias Schoenarts. Le tout sur fond de Côte d’Azur moche (Antibes) et de parc aquatique (Marineland). Vraiment? La réaction-quasi pavlovienne-s’était alors résumée à un haussement de sourcils mêlé d’un soupir. On était bien loin de la vérité. Celle de l’après « De rouille et d’os ». Le haussement de sourcils est devenu un coup de poing dans le ventre. Un pincement au coeur. Un goût de métal dans la bouche. Et le film d’Audiard, malgré son aspect parfois dérangeant, s’est mué en une sorte d’ode à la vie, à toutes les vies, même les plus mal barrées. « Bienheureux les fêlés, ils laissent passer la lumière » disait Michel Audiard. Son fils réalise la rencontre de deux âmes brisées : l’une par un passé qu’on imagine misérable (mais qu’Audiard se garde bien de nous dévoiler), l’autre par un accident tragique (qu’il ne nous épargne cette fois pas). Deux être incompatibles qui par un chemin tortueux vont devenir indispensables l’un pour l’autre. Sous la caméra d’Audiard et à travers le prisme de la résilience, l’alliance en devient presque naturelle. Il faut dire que les deux comédiens y sont pour beaucoup. Marion Cotillard, notamment, se donne comme on ne l’a jamais vue : sans artifices, brute, défaite de tout ce qu’on a pu lui reprocher jusqu’alors (au point de déclencher une véritable réconciliation nationale à son égard mais c’est un autre sujet…) Et puis, il y a ces images. Cette façon de filmer le rayon de soleil blanc qui gêne, aveugle, pour avoir été trop longtemps absent. De placer la caméra peut-être à 5, 10 centimètres de là où elle devrait se trouver « normalement ». Mais la normalité n’a aucune place ici. C’est pour ça aussi qu’on accepte d’Audiard qu’il nous montre l’insupportable, le corps amputé de Stéphanie, ces scènes d’amour qu’on n’aurait même pas osé imaginer et qui deviennent belles malgré leur aspect quasi-fétichiste. Alors oui, on regrette que cette « a-normalité » n’ait pas eu sa place au palmarès de Cannes et en soit reparti bredouille. Peut-être l’a-t-on qualifié trop et trop tôt de « chef d’oeuvre »? Peut-être, comme l’explique formidablement Olivier Séguret dans Libé, a-t-il été réalisé trop clairement dans le but de le devenir ? Toujours est-il que la déception est à la hauteur du vide qu’il laisse en sortie de projection. Abyssal.

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« L’amour et rien d’autre » de Jan Schomburg

« L’amour et rien d’autre » fait partie de ces films dont on ne sait que penser tout de suite. De ceux qui nécessitent un laps de temps pour être appréciés à leur juste valeur. En psychanalyse, on parle de « perlaboration » pour évoquer cette période de réflexion où, après sa consultation, le patient avance seul dans sa réflexion. Une traduction du terme allemand « durcharbeitung ». Heureux hasard lorsqu’on l’évoque pour parler du premier film du lui-même germanique Jan Schomburg? Pas vraiment quand on y pense. Pas un instant en effet, le réalisateur n’hésite à convoquer de nombreuses névroses.

Il y a d’abord celle de Paul (Felix Knopp) qui se suicide pour ne pas affronter le piège où il s’est mis tout seul en mentant depuis des années à l’ensemble de son entourage, en s’inventant une vie. Débarque ensuite le déni de sa jeune épouse Martha, éperdument amoureuse, qui refuse de concevoir la disparition de son mari. Pis son suicide. Il faut dire que rien ne pouvait lui faire anticiper le drame. Heureux, amoureux, bourré de projets tournés vers le Sud de la France, le couple côtoyait la perfection. Mais les faits sont là. Et dès cet instant, on a du mal à distinguer quelle force-à moins que ce ne soit de la folie-porte encore la jeune femme. Très vite, elle retombe d’ailleurs dans les bras d’un inconnu qui ressemble comme deux gouttes d’eau à son défunt mari. Ainsi s’invite, au détour d’un simple trajet d’ascenseur, un transfert en bonne et dûe forme en faveur d’Alexander (l’autrichien Georg Friedrich).

C’est peut-être en ça, qu’au premier abord, « l’amour et rien d’autre » dérange. Cette capacité qu’a Martha à se fondre dans cette nouvelle love story que le spectateur a l’impression d’avoir déjà vue se jouer, il y a si peu, devant ses yeux. Dérangeant parce qu’intimiste, proche et donc très réussi. A croire que ce sont finalement les sentiments qui sont tordus, pas la fiction qui elle, grâce à sa toute dernière scène nous permet de ressortir malgré tout avec un sourire aux lèvres et un air gai en tête. Joli coup !

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« Two days in New York » de Julie Delpy

Rendre visite à une amie perdue de vue parce qu’elle a emménagé loin de chez soi, c’est prendre un risque. Le même qu’en allant voir « Two days in New York » : réaliser qu’elle a changé. Et pas forcément en mieux. Pourtant, comme cette vieille copine, on était enthousiaste à l’idée de retrouver Julie Delpy. Elle nous avait tellement amusé quand, cinq ans auparavant, elle réalisait « Two days in Paris » et traînait à l’écran son boyfriend made in USA de l’époque dans la capitale où elle a grandi. Le choc (des cultures) était savoureux. Bien plus que dans cette étape à New York : celle d’une Amérique aux salles de gym peuplées de mâles body-buildés, d’amendes à la douane pour faire entrer des victuailles françaises sur le territoire américain et de multiples barrières de la langue. Ce mix de clichés servira de décor au couple dysfonctionnel que forment Marion (Julie Delpy, elle-même) et son nouveau compagnon local, Mingus (joué par l’humoriste Chris Rock). Lui s’adresse à un flat Obama comme à son psychanalyste et elle -photographe- vend son âme comme une œuvre dès son premier vernissage. Pour l’occasion, la petite famille déjà croisée à Paris a d’ailleurs traversé l’Atlantique : son père (excellent et inchangé Albert Delpy) arborant une cravate au motif du drapeau américain, son hystérico-séductrice de sœur Rose et quelques pièces rapportées de choix. Seul absent : un scénario capable de ressusciter l’engouement de la première partie de la saga. On se console alors en réalisant que Julie Delpy est intacte : déjantée, hystérique et bourrée d’humour. C’est sans doute pour ça qu’on sera au rendez-vous si, dans cinq ans, elle nous invite à repasser deux jours avec elle. Où que ce soit. 

« Two days in New York » de Julie Delpy, en salles depuis le 28 mars (1h31)

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« Hénaut Président » de Michel Muller


« La politique c’est autre chose que la brioche». Las des projets alimentaires, Thierry Giovanni –directeur de com’ surexcité incarné par l’excellent Olivier Gourmet– voit l’avenir de son agence basculer le jour où il se lance dans la campagne présidentielle d’un candidat. Seul bémol : « son » candidat est sans doute le plus improbable de la course électorale.

Pierre Hénaut-interprété par Michel Muller connu notamment sur Canal + pour avoir longtemps réalisé les pastilles d’humour « Fallait pas l’inviter »– est maire d’une petite ville du Limousin. Jusque-là, rien de rédhibitoire. Mais, l’élu de St Nicolas de Noblat-« la ville du jouet en bois » ne manque-t-il jamais de rappeler-n’a rien d’une bête médiatique. Bedonnant, zozottant et « musophobe » (phobique des petits animaux), l’homme aux lobes d’oreilles décollés est surtout beaucoup trop honnête pour faire de la politique. Ce qui, en langage communicant, donne « lisse comme une moule ». L’équipe va donc user de méthodes les plus jusqu’au boutistes,  pour en faire le troisième homme, sous prétexte que «dans une moule il y a parfois une putain de perle ».

Alors, le film, les deux pieds dans l’absurde, s’amuse du machiavélisme de la politique-spectacle et du « storytelling », obsession actuelle de « raconter une histoire », qu’elle soit ou non créée de toutes pièces. Gaguesque et déjanté « Hénaut président » est la suite fidèle d’une série de 70 films courts diffusés pendant la toute campagne présidentielle de 2007 sur Paris Première. On sourit d’y voir certains « vrais » journalistes (David Pujadas, Jean-Jacques Bourdin et Ruth Elkrief) interviewer le « faux candidat ». Surtout, à un mois de l’élection, on apprécie que Muller qui en est aussi le réalisateur n’ait eu d’autre ambition que de nous faire rire y compris quand l’éthique déserte la politique.

En salles depuis le mercredi 21 mars. Durée : 1h30.

 

Article paru dans Marianne n°778 du 17 mars.

 

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« Les Infidèles » de Jean Dujardin, Gilles Lelouche and co

C’est ce qu’on appelle un « gros coup ». Prenez l’acteur le plus bankable du moment (Dujardin l’Américain), ajoutez-y une campagne d’affichage retirée dans toutes les villes de France pour avoir été -dit-on- sexiste et vous obtiendrez une salle de projection pleine à craquer. Et, à coup sûr, un film qui-on peut l’écrire sans grande prise de risques- va cartonner. Un cocktail chargé comme Jean Dujardin et Gilles Lellouche en commandent dans les bars, boîtes et autres séminaires qu’ils écument la nuit durant tout le film, changeant de rôle comme de partenaire. Dans cet enchaînement de sketches vus par sept réalisateurs différents, le duo se fait tour à tour, trader, sportif de haut niveau, commercial en galère, ou dentiste en pleine crise de la quarantaine. Il en ressort une espèce de guide pratique sur le mode du « comment tromper sa femme en six leçons ». Et autant d’inégalités. En effet, certains sont efficaces. On pense notamment à « La question », saynète réalisée par Emmanuelle Bercot montrant un bras de fer tendu et réaliste entre mari et femme (Alexandra Lamy époustouflante et Jean Dujardin) ou à «La bonne conscience »  de Michel Hazanavicius. D’autres, à l’image des « infidèles anonymes », réunion calquée sur le modèle des alcooliques anonymes et présidée par une Sandrine Kiberlain parfaite en tentatrice d’une horde d’incurables séducteurs, vont même jusqu’à nous faire rire. Il faut dire que cette thérapie de groupe est l’occasion de croiser Guillaume Canet, hilarant dans le rôle de Thibault, serial trompeur dans un corps de catho de bonne famille tendance élève modèle.

Malheureusement, outre ces quelques rares espaces réjouissants, « Les infidèles » ont de quoi agacer. Les femmes y sont forcément des fouilleuses de téléphone, des mères au foyer dépassées (Géraldine Nakache) et quand elles ne le sont pas, ce sont des castratrices entretenant leur mari (Mathilda May) ou des prostituées aussi niaises que peroxydées. Au choix.

Et gare à celui (et surtout celle) qui convoquerait la vulgarité, au risque de se voir taxé de pudibonderie. On n’aurait rien compris ! Le film serait en fait bourré d’auto-dérision. On veut bien le croire quand, dans l’ultime sketch réalisé par Dujardin et Lellouche en personne, les deux comédiens font des clins d’œil appuyés au Secret de Brokeback Mountain le film d’Ang Lee évoquant la passion brûlante de deux cow-boys homosexuels . C’est plus compliqué lorsque les clichés abondent et qu’on se demande s’il faut rire (ou pleurer) quand on entend « Un jour on va être obligé d’être fidèle et cocu, ça va beaucoup trop loin cette histoire de parité ». Ce jour-là on espère qu’ils feront un film sur l’infidélité féminine, qu’on s’amuse tous.

Durée : 1h48. Réalisé par Jean Dujardin et Gilles Lellouche, Emmanuelle Bercot, Fred Cavayé, Alexandre Courtès, Michel Hazanavicius, Eric Lartigau.

Sortie le 29 février.

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Les César 2012, moins bien que le cinéma

La guerre est déclarée, l’Exercice de l’Etat, Polisse, Pater, Le Havre, et même le court-métrage Un Monde sans femmes. Autant de films audacieux. Audacieux parce que politiques, sociaux, lourds à porter, durs à mener et pourtant appréciés du public qui ne s’est jamais autant rendu au cinéma depuis 1967. 2011, c’était tout ça. Pourtant, le cru des César 2012 nous a laissé sur notre faim.

Naïvement on s’attendait à une soirée qui nous surprenne donc autant que le cinéma français. Mais, il y a eu peu de surprises. Ou alors une, mais elle était bien trop énorme. On pensait que le palmarès rendrait compte de l’originalité, de la fraîcheur qui a réconcilié le public avec le cinéma qu’on dit d’auteur. Pas vraiment. Les récompenses sont-souvent- tombées là où elles étaient trop prévisibles pour qu’on s’y attendent, comme ce fut le cas du sacre de « The Artist » de Michel Hazanavicius déjà multi-primé et, que l’on sait désormais très oscarisé par la récompense. Heureusement, l’Académie des César n’a pas osé remettre le César du meilleur acteur à Jean Dujardin mais opté pour celui de la meilleure actrice à Bérénice Béjo. Quelle audace !


D’autant que ça nous aurait valu une réjouissance en moins : qu’il ne revienne pas à Omar Sy pour sa performance dans « Intouchables ». Il fallait le voir monter sur scène, habituellement immense, incontournable,avec ce rire tonitruant, il avait tout d’un coup la bouche sèche, les « voilà » qui se répétaient dans ses remerciements et une espèce de rage magnifique d’être là. Ce césar c’était la revanche d’un « trappiste »-rapport au documentaire les trappistes de Mélissa Theuriau – et surtout, un moment d’émotion dans cette soirée qui en manquait grandement.

Peu d’éclats de rires aussi. Kad Merad nous a bien fait sourire quand, venu remettre un César, il a détruit le pupitre. Mathilde Seigner, bien mis mal à l’aise quand remettant le César du meilleur acteur dans un seconde rôle à Michel Blanc pour l’Exercice de l’Etat, elle a appelé Joey Starr (lui aussi nommé) à monter sur scène parce que-selon elle-il le méritait. Et Mathieu Kassovitz bien bluffé quand, quelques jours après avoir insulté le cinéma français sur Twitter (j’enc…. Le cinéma français), il est venu remettre un César et, s’est-il amusé, honorer sa promesse.

Néanmoins, il reste quelques jolies choses à noter : le premier film « Angèle et Tony » d’Alix Delaporte a permis à ses deux comédiens Clotilde Hesme et Grégory Gadebois de recevoir les César de meilleur espoir féminin et meilleur espoir masculin. Joli coup aussi pour le très engagé « Tous au Larzac » de Christian Rouaud qui a reçu lui le prix du meilleur documentaire, « Carnage » de Roman Polanski et biensûr « Une séparation » d’Ashgar Faradi meilleur film étranger.

Quoi qu’il en soit la 37 ème cérémonie des César a passionné les Français qui ont été 3,9 millions à les regarder sur Canal +, soit un chiffre jamais égalé depuis 1995.

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César 2012 : J-28

C’est un peu LA soirée télé qui nous réchauffe au bout de l’hiver. L’événement auquel on pense en pointillés toute l’année, chaque fois qu’on sort un pied d’une salle sombre : y sera-t-il celui-là? Et cet autre qu’on avait bien aimé? Dans quelle catégorie? Combien de fois? Bref le cru des César était attendu. Le voilà donc. Suivi de près des critiques publiées ici-même à propos des nominés. Ou des nommés. On ne sait plus bien. Le débat dure depuis si longtemps…

Peu importe, vivement le 24 février. Tenez-vous prêts et rendez-vous au Théâtre du Châtelet.

Ps: Mesdames, n’oubliez pas d’être belles, cette année c’est Guillaume Canet qui présidera la Cérémonie.

Catégorie «Meilleur film»
«Polisse » de Maïwenn  (13 nominations)
«L’exercice de l’Etat» de Pierre Schoeller (11 nominations
«The Artist» de Michel Hazanavicius  (10 nominations)
«Intouchables» d’Eric Toledano et Olivier Nakache  (9 nominations)
«L’Appolonide» de Bertrand Bonello (8 nominations)
«La guerre est déclarée» de Valérie Donzelli  (6 nominations)

«Meilleur acteur» :

François Cluzet dans «Intouchables»
Omar Sy dans «Intouchables»
Jean Dujardin dans «The Artist»
Olivier Gourmet dans «l’Exercice de l’Etat»
Denis Podalydès dans «La conquête»
Philippe Torreton dans «Présumé coupable»

«Meilleure actrice» :
Astrid Ascaride dans «Les neiges du Kilimandjaro»
Bérénice Béjo dans «The Artist»
Leïla Bekhti dans « La source des femmes »
Valérie Donzelli dans «La guerre est déclarée»
Marina Fois dans «Polisse»
Marie Gillain dans «Toutes nos envies»
Karine Viard dans «Polisse»

Meilleur réalisateur :
Alain Cavalier pour «Pater»
Valérie Donzelli pour «La Guerre est déclarée»
Michel Hazanavicius pour «The Artist»
Aki Kaurismäki pour «Le Havre»
Maïwenn pour «Polisse»
Pierre Schoeller pour «L’Exercice de l’Etat»
Eric Toledano et Olivier Nakache pour «Intouchables»

Meilleure Actrice dans un second rôle :
Zabou Breitman dans «L’Exercice de l’Etat»
Anne Le Ny dans «Intouchables»
Noémie Lvovsky dans «L’Apollonide, souvenirs de la maison close»
Carmen Maura dans «Les Femmes du 6e étage»
Carole Rocher dans «Polisse»

Meilleur Acteur dans un second rôle :
Michel Blanc dans «L’Exercice de l’Etat»
Nicolas Duvauchelle dans «Polisse»
JoeyStarr dans «Polisse»
Bernard Le Coq dans «La Conquête»
Frédéric Pierrot dans «Polisse»

Meilleur Espoir féminin:
Nadira Ayadi dans «Polisse»
Adèle Haenel dans «L’Apollonide, souvenirs de la maison close»
Clotilde Hesme dans «Angèle et Tony»
Céline Sallette dans «L’Apollonide, souvenirs de la maison close»
Christa Théret dans «La Brindille»

Meilleur espoir masculin
:
Nicolas Bridet dans «Tu seras mon fils»
Grégory Gadebois dans «Angèle et Tony»
Guillaume Gouix dans «Jimmy Rivière»
Pierre Niney dans «J’aime regarder les filles»
Dimitri Storoge dans «Les Lyonnais»

“L’exercice de l’Etat” de Pierre Schoeller

Qu’est-ce qui fait bander un homme politique? Si ce n’est une réponse à une question trash, c’est une esquisse que livre la toute première scène – assez troublante- de “L’exercice de l’Etat”. Au milieu de silhouettes vêtues façon Ku Klux Klan, une femme aux contours plutôt attractifs se fait dévorer nue et crue par un crocodile sous les ors de la République. Dans ce que l’on imagine être un cabinet ministériel, la créature se jette littéralement dans la gueule de l’animal (politique?). Inutile de chercher plus loin la signification de cet épisode érotico-animalier puisque les songes de l’homme sont instantanément interrompus par la sonnerie de son téléphone portable.
Quand il ne rêve pas, Bertrand Saint-Jean (Olivier Gourmet) est en effet ministre des Transports. Et le coup de fil de deux heures du matin, un classique. Cette fois-là, c’est un accident de car dans les Ardennes qui le tire hors du lit conjugal : il y a des morts, le déplacement sur les lieux est obligatoire. Quelques glaçons défatigants passés sur le visage et une blessure de rasage plus tard, le “représentant de l’Etat” se recueille près des corps de victimes. S’en suivent, à un rythme haletant, le marathon de déclarations sur le vif et de matinales de radio dont il est l’invité. Une journée comme les autres dans cet univers qu’il est devenu classique de qualifier d’impitoyable. Sauf que le réalisateur de “Versailles”- son premier film, lui aussi sélectionné dans la catégorie Un certain regard en 2008- ne s’arrête pas à ce que l’on connaît déjà du pouvoir, à savoir sa face médiatique.

Lui nous en montre les entrailles.En effet, la caméra nous plonge dans un appartement de fonction huppé où Gilles, directeur de cabinet joué par un très juste Michel Blanc, se prépare des oeufs au bacon, l’hommage vibrant d’André Malraux à Jean Moulin résonnant à fond dans son salon. Mais aussi, dans l’habitacle du véhicule officiel où se déroule une grande partie du film. On pense notamment à cette scène où le ministre jauge les impressions de son tout nouveau chauffeur sur les scènes qu’il observe dans son rétroviseur : “Ca te dégoûte, ca te questionne, ça te révulse?”. L’homme, qui tient le rôle de citoyen lambda reste ici muet, comme le symbole du fossé creusé entre le peuple et la politique. Reste enfin, pour clore ce fort trio de têtes, celui de Pauline, conseillère en communication et figure de l’ombre on ne peut plus essentielle interprétée ici par Zabou Breitman que l’on soupçonnerait d’avoir exercé ce métier plus tôt si l’on ignorait son parcours. Tantôt supportrice lorsque, postée juste derrière “le ministre” elle murmure les discours, tantôt maternante, quand elle lui lit son portrait publié dans Libération comme elle conterait une histoire à un enfant, la comédienne comme l’écriture de son personnage sont toujours dans le ton.

Comme dans un discours convaincant, il n’y a donc rien à jeter dans le scénario de “L’exercice de l’Etat”, si ce n’est cette scène de cascade interminable aux élans sensationnels, surprenante de décalage avec l’écriture fine de Pierre Schoeller qui en fait un film humain et redoutable, à l’image du milieu qu’il dépeint. Rien à voir avec la plate et guignolesque “Conquête” de Xavier Durringer. Au contraire, le film-qui a reçu le prix de la critique internationale à Cannes-se tient à distance d’une vision idéalisée et caricaturale de la politique. Le réalisateur a choisi de parler vrai, ou cash pour utiliser une expression chère à certains gouvernants à tendance populistes. Ainsi, Schoeller montre la facilité avec laquelle les enjeux politiques l’emportent souvent sur les années d’amitié et n’hésite pas à mettre en lumière la vacuité de la vie privée d’hommes politiques aux agendas si chargés. Aussi, il dénonce les ravages que peut causer l’ivresse du pouvoir. Autant d’éléments qui conduisent le spectateur à penser, à la fin des presque deux heures de film, que la bête dangereuse et mortelle aperçue en début de séance, n’est autre que l’Etat qui dévore ceux qui le servent.

“Polisse” de Maïwenn

On a beaucoup reproché à Maïwenn d’avoir fait un documentaire. Qu’est-ce à dire? Que les scènes sont trop proches de la réalité? Qu’elle nous donne l’impression d’avoir véritablement plongé sa caméra dans les locaux de la police? Que l’on ne perçoit pas le jeu des acteurs à l’écran, par trop de naturel? Si c’est le cas, alors Maïwenn a fait un documentaire et pendant toutes ces années, on s’est donc fourvoyé sur ce que devait être le bon cinéma. Oui, on croit facilement à ce qui nous est montré. Oui, celui qui, il n’y a pas si longtemps, chantait “nique la police” est crédible en flic au grand coeur.

Le sujet-en grande partie sur la pédophilie-n’était pourtant pas évident à traiter. D’après les interviews données par la réalisatrice, il a d’ailleurs fallu lisser les dialogues, arranger les histoires et peser les mots parce qu’il s’agissait là d’enfants, protection de la Ddass oblige. Mais Maïwenn s’en sort avec brio, en choisissant de nous montrer toutes ces histoires de moeurs, “d’oedipe qui tourne mal” pour ne pas dire inceste, à travers le prisme de “la bande”. La bande c’est l’équipe de la brigade qui vit ensemble presque jour et nuit. Dans ce groupe, le binôme est un couple qui vient s’ajouter à celui d’une vie personnelle laissée (parfois) au vestiaire. Et les autres, ceux sur qui l’on s’appuie quand on appartient aux flics sous l’ère Sarkozy, tantôt mal-aimés qui font le sale boulot, tantôt vendus à un président hypersécuritaire.

A un rythme haletant, on assiste au démantèlement d’un camp de Roms au petit matin, aux aveux plus que border line d’un père des beaux quartiers (Louis-Do de Lencquesaing) parallèlement à la déposition de son épouse (très juste Sandrine Kiberlain), à un accouchement sous X, à l’enlèvement d’un enfant, à deux ruptures, trois disputes, un suicide… et heureusement quelques moments pour reprendre son souffle.

Des respirations vitales pour qui prend un film à coeur.  On pense à cette scène d’éclats de rire quand une ado nouvelle génération raconte les fellations qu’elle a dû faire pour qu’on lui remette son portable en précisant que “c’était un beau portable”. Aux soirées chez les uns et les autres ou en boîte de nuit pour évacuer tout ce qui a été encaissé le jour-même. Mais aussi à des scènes fortes qui en disent long sur la société comme lorsque Nora, jeune flic aussi française que beurette, rabat le caquet d’un musulman pur jus en lui demandant-en arabe dans le texte-de lui montrer dans le Coran quel passage l’autorise à forcer sa fille à se marier. “Vous nous faites honte” lui crache-t-elle devant l’assistance ébahie.On ne sait plus si c’est la fille, la flic ou la pratiquante qui parle et Naidra Ayadi nous scotche de sincérité.

Dans cet ensemble, chacun trouve facilement sa place et a son propre grain, sans tomber dans le stéréotype attendu. Tous, sauf peut-être celui de Maïwenn qui joue le rôle de Mélissa, photographe embedded avec la brigade dans le XIXème arrondissement pour un projet de livre du ministère de l’Intérieur. Elle, vit dans un quartier bourgeois, ne mange “que bio” et porte des lunettes de vue qui lui mangent le visage. Jusque-là rien d’anormal, ça arrive à des gens très bien (sic!). Sauf qu’avec son petit sac Chloë en bandoulière et son côté un peu planté au milieu, elle donne l’impression de venir “s’encanailler”, se frotter au gras de la vie des “vraies gens” et c’est ce qui donne un petit côté dérangeant. Du coup, on croit vaguement à son coup de foudre pour le flic rebelle joué par Joeystarr (attaché tel quel au générique, oui c’est nouveau). Sauf qu’à cet argument, certains brandiront le fait que c’est arrivé dans la vraie vie. Alors, on s’inclinera. En se demandant tout de même si dans la vraie vie, elle prend aussi des photos des habitants du quartier de la goutte d’or, comme si elle était en voyage…

Ce film a reçu le Prix du jury à Cannes. De et avec Maïwenn, avec Marina Foïs, Karin Viard, Joeystarr,  Naidra Ayadi, Nicolas Duvauchelle, Frédéric Pierrot, Karole Rocher, Emmanuelle Bercot. (2 h 07.)

“La guerre est déclarée” de Valérie Donzelli

La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Mais plutôt une longue suite de ruisseaux à enjamber. Parfois, on les passe sans éclaboussures. D’autres fois, certains nous ont préalablement créé des passerelles de fortune. Souvent, ils sont beaucoup trop larges pour nous.

A partir de là, deux solutions: se morfondre d’avoir les pieds mouillés ou sauter dedans à pieds joints. Inutile de préciser que les personnages joués par Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm, Roméo et Juliette (ça ne s’invente pas) ont choisi la deuxième option. Il faut dire qu’ils ont des bottes montantes: eux ont chaussé l’amour et l’humour pour filer un grand coup de pied à la vie et au moindre petit caillou sur leur chemin.

Pourtant, le gravillon est de taille. Une tumeur grosse comme un abricot dans la tête de leur fils Adam, 18 mois. Mais, ces deux-là se sont aimés tellement fort qu’ils ne laisseront rien entraver leur vie à trois. Ils ont compris depuis longtemps qu’à deux, on est plus forts face à une épreuve a priori insurmontable.

Sur plusieurs mois, la guerre se joue donc à un rythme haletant. Le film est très chorégraphié et alterne une bande-son qui s’étend de la grande valse de Georges Delerue (générique mythique de France Inter “Radioscopie”) à des rythmes techno proches de ceux que peuvent produire un IRM.

A les voir évoluer et s’accrocher on se demande quel genre de sur-couple nous est montré. Existe-t-il des gens qui, comme eux, sont passés outre la haine, la culpabilité, l’irritabilité, l’épuisement? Si oui tant mieux pour eux. Quoi qu’il en soit on a envie d’y croire. En sortant de la salle on a d’ailleurs couru jusqu’à l’épuisement. Cette énergie-là est contagieuse.

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